Passionné de salamandres, à la grande surprise et au plus grand amusement de la plupart de mes relations personnelles ou professionnelles, voici une question à laquelle j’ai souvent eu à répondre. Les salamandres ne sont pas considérées comme des espèces clés de voûte des écosystèmes. Ils sont bien moins médiatiques que les abeilles, dont les conséquences de la disparition ne sont plus à prouver. Elles ne suscitent pas autant d’émotion que le loup, maillon indispensable des chaines alimentaires, mais qui est craint depuis des siècles, et qui cause encore des dégâts sur les troupeaux d’élevage. En réalité, on sait très peu de choses sur les salamandres. On ignore beaucoup de leur mode de vie, de reproduction, de leur comportement, etc., et encore plus de leur rôle dans les écosystèmes. Mais à quoi peuvent bien servir les salamandres ?

Je vais tenter de répondre à cette question. Bien évidemment, il est clair pour moi que la vocation des salamandres n’est pas de servir à quelque chose. Elles ont assez de valeur intrinsèque pour mériter toute notre attention, et je considère qu’elles font partie de notre patrimoine naturel, et qu’à ce titre nous devons les protéger, et les léguer à nos enfants pour qu’ils puissent eux mêmes s’émerveiller de ces créatures étonnantes. Pour moi, détruire les salamandres causerait une perte de patrimoine comparable à la destruction des tous les châteaux de la Loire, ou à celle du Louvre, à la fois le bâtiment et les collections du musée. Mais encore beaucoup de personnes considèrent la nature comme une ressource, et donc je dois m’efforcer de leur montrer comment les salamandres peuvent avoir un intérêt direct pour eux.

Les salamandres, une barrière contre les épidémies

Les salamandres se nourrissent au cours de leur vie d’une variété extrêmement importante de proies. La plupart sont des invertébrés, autrement dit des insectes, des arachnides ou des mollusques. Et parmi ces merveilleuses créatures, deux en particulier m’intéressent dans le cadre de cet argument : les moustiques et les tiques.

En effet, les larves de salamandres, ainsi que les tritons adultes et leurs larves, habitent les mêmes écosystèmes que les larves de moustiques : les points d’eau stagnante, et en profitent donc pour les manger. Cela contribue à la régulation des populations de moustiques, qui seront donc moins susceptibles de répandre des maladies comme la tuberculose, la dengue ou l’actuellement très médiatique virus Zika. J’irai même jusqu’à constater que les deux continents du globe qui souffrent le plus de moustiques sont les deux seuls ou les salamandres n’existent pas (ou presque) : l’Afrique et l’Amérique du Sud. La causalité n’est pas établie, mais l’absence de prédateurs dans les mares éphémères (et donc inaccessibles aux poissons) a sans aucun doute une influence considérable.

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Les larves de tritons et salamandres consomment de grosses quantités de moustiques

Le raisonnement pour la tique est le même : la prédation sur celles-ci diminue le risque des humains d’être infectés par la maladie de Lyme, la plus couramment transportée par les tiques. En Asie et surtout en Amérique du Nord, certaines salamandres peuvent atteindre des tailles considérables, et peuvent donc même manger des rongeurs. Elles limitent donc aussi toutes les maladies transmises par ceux-ci, comme les rats et les souris.

Les salamandres, un agent de lutte contre le réchauffement climatique

Les forêts, par leur intense activité de photosynthèse, font partie de ces puits à carbone de la planète. Les feuilles des arbres absorbent le CO2 et le stockent. Mais ensuite, les feuilles meurent et tombent au sol. Là, elles sont envahies par toutes d’invertébrés, comme les cloportes, les vers, les collemboles ou encore les grillons, qui s’en nourrissent. Ainsi, une partie du CO2 stocké s’échappe de nouveau dans l’air.

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Triton alpestre mangeant un ver de terre

Ainsi, une prolifération de ces invertébrés entraînerait une augmentation de la libération du CO2 dans l’air, accentuant l’effet de serre, et donc le réchauffement climatique. Or, ces invertébrés sont précisément les proies de prédilection des salamandres. Bien que celles-ci soient invisibles, elles jouent donc un rôle primordial dans les écosystèmes de forêt. Ceci est d’autant plus vrai en Amérique du Nord, où elles représentent selon les estimations la biomasse de vertébrés la plus importante des forêts du continent.

Les salamandres, des potentiels médicinaux insoupçonnés

Au delà de leur rôle dans les écosystèmes, les salamandres présentent des caractéristiques propres qui intéressent la médecine depuis longtemps. Les deux caractéristiques les plus importantes sont leur capacité de régénération et le poison qu’elles sécrètent.

L’embryon de salamandre, comme l’embryon humain, au commencement, n’est constitué que d’une seule cellule. Cette cellule va se diviser pour former une larve, ou un bébé. Pendant ce processus, les cellules vont se différencier, passer de cellules souches à cellules musculaires, nerveuses ou osseuses, et le membres et les organes vont pousser.  L’être humain, une fois formé, perd cette capacité à “faire pousser” des parties de son corps. Ce n’est pas le cas de la salamandre.

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L’axolotl, la salamandre aux capacités de régénération les plus étudiées

En effet, en laboratoire, des scientifiques ont coupé plusieurs fois la patte d’une salamandre, des parties de ses organes ou même de son cerveau. A chaque fois que l’animal a survécu à l’amputation, il a fait repousser sa partie manquante à l’identique, pleinement fonctionnel sans présence d’aucun tissu cicatriciel. Si l’on arrivait à transposer cette capacité à l’humain, cela révolutionnerait la médecine. Les amputés lors d’accidents ou de guerres verront leurs membres repousser. Les tétraplégiques verront leur moelle épinière se réparer toute seule, leur permettant de remarcher. En cas d’organe malade (cancer par exemple), on pourrait retirer l’organe en question, dont la fonction serait temporairement remplacée par une machine, le temps qu’un organe sain repousse tout seul.

Ces capacités sont absolument uniques chez les vertébrés. Si le lézard peut faire repousser une partie de sa queue, il ne peut le faire à l’infini, et la queue qui repousse ne sera pas conforme à l’originale. Si les cervidés font repousser leurs bois chaque année, leur capacité se limite aux bois.

Le poison des salamandres est aussi étonnant. La tétrodotoxine (ou TTX) est un puissant poison neurotoxique, qui paralyse la transmission nerveuse, et bloque ainsi les muscles. Les muscles ainsi bloqués incluent le diaphragme et le cœur, ce qui s’avère problématique pour quiconque essayerait d’avaler une salamandre. Néanmoins, à faibles doses, cette molécule s’avère être un anti-douleur redoutable : on estime qu’il serait 100 à 200 fois plus puissant que la morphine. Et cerise sur le gâteau, il ne créerait pas d’addiction. Malheureusement, une formule adaptée à la médecine n’a pas encore été commercialisée, et elle est encore en phase de test. La salamandre n’a cette fois-ci pas l’exclusivité de ce don, qu’elle partage avec certaines grenouilles et certains poissons.

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Les tritons granuleux de Californie, genre des salamandres le plus venimeux

S’il fallait en trouver, la lutte contre les épidémies, contre le réchauffement climatique et les propriétés médicinales sont trois arguments de poids en faveur de la conservation des salamandres. Il ne s’agit là que de l’état actuel des connaissances humaines, et les salamandres, si discrètes, nous cachent encore probablement la majorité de leurs secrets. Mais les conserver en vie nous permettra peut-être, un jour, d’en découvrir plus sur leur potentiel pour l’homme, en attendant qu’on arrête de considérer la nature comme une ressource, mais comme une pépite à conserver, ou un enfant à faire grandir et prospérer.

RS