Jason et ses Argonautes, héros célèbres de la mythologie grecque, ont plusieurs morts de dragons sur la conscience. Si leur combat le plus célèbre avec un dragon leur permit de voler la Toison d’Or, il en est un qui est bien moins connu. En effet, après avoir réussi à récupérer la dite toison, et après avoir semé le Roi Eetès, son ancien propriétaire, leur route croisa celle d’un autre dragon.

Selon la légende slovène, c’est précisément près de la capitale du pays, Ljubljana, que ce combat a eu lieu. Jason sort évidemment vainqueur de ce combat, et le dragon est terrassé, permettant aux hommes de s’établir dans la région. Des traces de cette légende persistent encore aujourd’hui. Le dragon représente encore la ville de Ljubljana, et on le retrouve sur son blason et sur différents monuments de la ville. Mais il a laissé une autre empreinte dans notre monde.

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Le pont des dragons, au cœur de Ljubljana

Une salamandre légendaire, symbole de la Slovénie

En effet, ses enfants, tapis dans l’ombre, à l’abris des regards, attendent leur heure. Parfois, dépassés par le rancœur, ils déchaînent des pluies diluviennes sur la région, et en profitent pour s’inviter dans les champs, ou même chez les paysans locaux.

Aujourd’hui, certains remettent en cause cette légende. Ils affirment que ces bébés dragons sont en fait des salamandres, vivant dans des rivières souterraines. Ils sont persuadés que leur ressemblance avec le dragon d’antan n’est que coïncidence. Ils affirment aussi que les pluies diluviennes, envahissant les lits de ces rivières et les faisant déborder, entraînent ces salamandres vers la surface, et elles se retrouvent perdues au milieu des champs. Ils appellent cette salamandre le Protée.

Le Protée est aujourd’hui l’un des symboles de la Slovénie, et plus particulièrement de la grotte de Postojna, à une heure de route de la capitale. Elle y vit à l’état sauvage, mais des élevages en captivité sont établis in-situ, dans le but de les étudier et de les faire connaitre au public. Cette salamandre est la grande star de la ville : elle est représentée partout, sur les murs, en statue, en goodies, et même sur une pièce de monnaie slovène. Elle est bien plus mise en avant que la glorieuse histoire de la grotte elle même, salle de bal de l’empire Austro-hongrois et l’un des premiers (historiquement parlant) sites touristiques d’Europe. Ayant été moi-même en Slovénie à l’été 2015, j’ai pu apprécier l’un de ces rares endroits où il est accordé à une salamandre toute l’attention qu’elle mérite ! Et pour cause, le Protée combine plusieurs « anomalies » qui en font une créature unique au monde.

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Le Protée, star de Postojna

Le Protée : une salamandre unique et étonnante

Premièrement, c’est le plus grand animal cavernicole connu, et le seul vertébré. Il s’est remarquablement adapté à ce milieu si particulier. A l’absence de lumière, il a répondu en perdant, au fil des siècles, sa pigmentation. Sa couleur rose pâle lui a valu le surnom de « poisson humain », cette couleur rappelant la couleur de peau des habitants de la région. Il a aussi répondu en perdant la vue, ses yeux étant quasiment inexistants, et recouverts d’une couche de peau.

Deuxièmement, il est ce qu’on appelle une espèce néoténique. Cela veut dire qu’il conserve toute sa vie des caractéristiques de larve, mais qu’il est quand même capable de se reproduire. C’est comme si les chenilles décidaient de ne plus devenir papillons, et de se reproduire en restant chenilles. Ces caractéristiques le rendent tout à fait adapté à la vie aquatique, mais il est impossible pour lui de sortir de l’eau : il garde des branchies externes lui permettant de respirer sous l’eau (les espèces de plumeaux des deux côtés de sa tête), ses poumons restent atrophiés, ainsi que ses pattes qui ne pourraient jamais le porter hors de l’eau. Cette caractéristique n’est pas unique parmi les salamandres (l’axolotl étant l’espèce néoténique la plus connue), mais elle reste une merveille de la nature.

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Les branchies, rouges, sont bien visibles chez l’adulte

Enfin, troisièmement, vivant dans des eaux particulièrement pauvres en nutriments, il a développé un métabolisme extrêmement lent. Il est ainsi capable de ne pas manger pendant plusieurs années. Un spécimen en laboratoire a ainsi survécu 10 ans sans se nourrir. Il est aussi l’espère de salamandre capable de vivre le plus longtemps, on estime qu’il peut vivre 100 ans, quand la moyenne de ses « cousins » se situe plutôt entre 10 et 20 ans. Cela entraîne néanmoins quelques inconvénients. Par exemple, une femelle n’arrive à maturité qu’une fois tous les 7 ans (chez l’humain, c’est tous les mois). Cela fait qu’une ponte de Protée est un événement en Slovénie !

Evènement rare : une ponte de Protée

Ainsi, fin janvier, une femelle Protée de la grotte de Postojna (précédemment évoquée) a commencé à pondre. La dernière ponte, datant de 2013 (d’une autre femelle donc), s’est révélée non féconde ; les responsables de la grotte sont donc pleins d’espoir quant à cette nouvelle ponte, qui on l’espère, sera fructueuse.

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Un œuf de Protée

Car en effet et malheureusement, le Protée, comme la plupart des salamandres, est très menacé à l’état sauvage. Les résidus chimiques, les pesticides, la pollution s’infiltrent pas le sol vers les rivières souterraines où elle vit, polluant son eau et rendant de plus en plus de ces rivières impropres à sa survie. Sans le vouloir, nous sommes en train de finir le travail de Jason, en décimant la descendance du dragon originel. Mais l’espoir reste permis, car les programmes de conservation sont de plus en plus nombreux, et le grand public a conscience de ces enjeux. L’heure des bébés dragons finira peut être par arriver.

RS