La salamandre de feu, de son nom scientifique Salamandra, a toujours suscité la fascination des peuples européens. Sa discrétion, son aspect, ses couleurs, sa métamorphose de larve en adulte, il faut dire qu’elle cumule des nombreux aspects étranges, qui ont contribué à sa légende.

La salamandre, un esprit élémentaire du feu

Dans la Rome antique, déjà, la salamandre est perçue comme un animal légendaire. Elle est néanmoins très différente de celle que l’on peut rencontrer de nos jours dans les bois : la salamandre est un esprit du feu, vif et rapide, capable de cracher des flammes. Son corps est si froid qu’il peut, selon ses besoins, vivre dans le feu et éteindre les plus grands brasiers, par sa simple présence. On raconte même qu’elle naîtrait dans le feu.

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Salamandre naissant dans le feu, illustration du XVIème siècle

Mais la salamandre était potentiellement très utile à l’homme. Ainsi, certains s’interrogeaient sur la possibilité d’éteindre des incendies en y jetant des salamandres. Selon la mythologie hébraïque,  toute partie du corps couverte de sang de salamandre serait immunisée au feu. Certains se sont donc probablement enduit le corps de sang de salamandre, avant de se jeter dans le feu, sans crainte de brûlure. L’histoire ne dit pas si cela s’est avéré efficace.

Evidemment, cette seule relation au feu ne saurait apaiser l’imaginaire débordant de nos aïeux antiques. Il se trouve aussi que la salamandre est un animal très vénéneux. Ainsi, si elle venait à toucher un arbre, tous ses fruits seraient immédiatement empoisonnés. Il était donc vital, quand on se promenait en forêt à cette époque, de bien vérifier si aucune salamandre ne se trouve à proximité de l’arbre dont on veut manger les fruits. Sauf si l’on désirait mourir dans d’atroces souffrances. De même, il fallait surtout évider qu’une salamandre tombe dans un puits, car elle en empoisonnerait l’eau, peut être pour toujours ! Les troupeaux de bétail subissaient aussi la malice de la salamandre, et pouvaient être eux aussi empoisonnés. Certains refusaient même de prononcer son nom, de peur qu’elle n’apparaisse et qu’elle les tue. De là à y voir une inspiration pour le personnage de Voldemort dans Harry Potter, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas.

La salamandre, un ancêtre des dragons ?

Au Moyen-Age, la légende s’est beaucoup développée, au point d’être difficilement lisible. La salamandre, qui garde une relation très forte avec le feu, est parfois décrite comme un ver de terre incandescent, parfois comme un oiseau en flammes, ou encore comme un chien ailé. Cependant, la plus intéressante à mes yeux est celle la liant aux dragons.

Ainsi, les légendes antiques se sont mêlé à d’autres, plus anciennes ou plus récentes, inspirées par d’autres animaux comme les grands reptiles (crocodiles, varans, etc.), ou à la découverte d’os de dinosaures, pour former la légende des dragons. On retrouve chez ces derniers l’attrait pour le feu ou la forme de reptile aux ailes déployées. Une autre caractéristique morphologique, parfois attribuée aux dragons, provient sans doute de la salamandre : ses oreilles.

En effet, celles-ci sont souvent représentées comme une petite paire d’ailes, à l’endroit où on s’attendrait à voir des oreilles. Leur forme et leur positionnement rappellent les branchies des larves de salamandre, comme on le voit dans l’image ci-dessous.

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Dragon en Légo

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Larve d’un triton japonais, très proche de celle de la salamandre européenne

Contrairement aux branchies des poissons, qui sont internes, celles des salamandres, avant leur métamorphose et leur passage à la forme adulte, sont externes. Néanmoins, elle lui permettent de respirer dans l’eau, comme un poisson.

La Renaissance, et la salamandre de François Ier

La salamandre connait sans doute sa plus grande notoriété en France pendant la renaissance, sous François Ier. En effet, déjà utilisée comme symbole de la famille de celui-ci, une branche mineure de la famille royale, elle s’affirme comme emblème du Roi de France. Elle est accompagnée par sa devise, Nutrisco et extinguo, que l’on peut traduire par « Je me nourris du bon feu et j’éteins le mauvais ».

Elle trouve donc un certain succès architectural, se retrouvant gravée dans plusieurs châteaux comme Chambord ou Fontainebleau.

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Salamandres, château de Chambord

De cet emblème royal persistent aujourd’hui des représentations de la salamandre dans certains blasons, comme dans les logos de la ville du Havre ou du département du Loir-et-Cher.

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Logotype de la ville du Havre

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Logotype du département du Loir-et-Cher

Les salamandres, du mythe à la réalité : il n’y a pas de fumée sans feu

Concentrons, le temps de quelques paragraphes, notre regard sur la salamandre, la vraie. La salamandre est un animal à sang froid, vivant dans la grande majorité de l’Europe. Etant à sang froid, elle ne peut pas, comme nous, gérer la température de son corps. Celle-ci est donc équivalente à la température extérieure. En hiver, si une salamandre reste à découvert, elle va donc très rapidement geler. Elle va donc choisir un endroit dont la température ne va pas trop baisser afin d’hiverner (et non d’hiberner, comme le font les ours).

La salamandre, comme nous, a très bien compris les facultés isolantes du bois. Elle va donc se cacher dans des troncs d’arbres tombés, dans des vieilles souches, souvent entre l’écorce et le bois. Et il se trouve que plus l’amas de bois est important, plus il est isolant, et donc les bûches entassées par les paysans pendant le printemps ou l’été, et qui ont commencé à se décomposer avec les pluies d’automne, font figure d’hôtel 5 étoiles pour une salamandre.

Donc, en hiver, quand les souches étaient apportées à l’intérieur et jetées dans la cheminée, le feu réveillait et faisait sortir la salamandre à toute vitesse de sa souche, sous le regard ébahi des habitants de la maison. Qui vont en conclure, de manière tout à fait logique, que la salamandre naît dans le feu.

En ce qui concerne le poison, il est vrai que la salamandre est un animal vénéneux. Quand elle se sent en danger, elle est capable de sécréter, grâce à des glandes situées sous sa peau, un poison neurotoxique qui va agir par contact avec les muqueuses (bouche, yeux, etc.). Ainsi, quand un animal tente de manger la salamandre, ce poison lui fait rapidement changer d’avis. Au delà de son goût très désagréable, il provoque des réactions de contraction et de décontraction involontaire des muscles, notamment de la gorge, pouvant parfois mener à la mort. Il est à noter que la salamandre n’est pas mortelle pour l’homme, mais certains de ses proches parents, comme le triton rugueux californien (Taricha granulosa), le sont. Le mythe de la salamandre empoisonnée ne fait qu’amplifier cette caractéristique bien réelle de l’animal.

Bien évidemment, la salamandre européenne n’est pas la seule à avoir suscité une telle mythologie. De nombreuses autres ont eu une place de choix dans l’imaginaire collectif, tels le protée en Slovénie ou l’axolotl dans la culture aztèque. Mais ceux-ci feront l’objet d’autres articles dans le futur.

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Le protée, descendant de dragon et annonciateur de catastrophes en Slovénie

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L’axolotl, incarnation du dieu de la difformité aztèque au Mexique

RS